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Un founou-founou dans l’Essonne (2)


Lutte des sans-papiers : le comité de grève de Viry-Châ­tillon, un fou­nou-fou­nou* dans l’Essonne, de juin 2008 à jan­vier 2009, raconté par Waraa.

Suite de la 1e partie

* Un fou­nou-fou­nou est une petite tor­nade typi­que du Sahara Malien.

La grève avec occu­pa­tion com­mence

Lundi, per­sonne ne devait rejoin­dre son chan­tier mais se ren­dre à 6h45 devant la gare de Viry-Châ­tillon. Je deman­dais aux cama­ra­des de ne pas for­mer d’attrou­pe­ment devant la gare, mais de se sépa­rer en petits grou­pes. Nous nous som­mes retrou­vés à une tren­taine. Je suis parti avec deux cama­ra­des en recon­nais­sance, vers le site situé à 300 m de la gare. Après ins­pec­tion, nous deman­dons par télé­phone por­ta­ble aux cama­ra­des de venir nous rejoin­dre par petits grou­pes.

A 7h30, l’occu­pa­tion avait démarré. Nous nous tenions devant l’accueil avec neuf dra­peaux CGT. Je vais deman­der à la secré­taire d’infor­mer la direc­tion de notre pré­sence : “Nous som­mes des tra­vailleurs sans-papiers du groupe G. en grève avec occu­pa­tion du site”. Un DRH s’est pré­senté et a aus­si­tôt pris con­tact avec un délé­gué syn­di­cal CGT de l’entre­prise, Fer­nan­dez. J’avais déjà ren­con­tré Fer­nan­dez qui bien que se disant soli­daire avec nous, n’avait pas agi. Une fois arrivé, Fer­nan­dez est invité par la direc­tion pour par­ler de la situa­tion. Ensuite, Fer­nan­dez et la direc­tion me deman­dent de pro­po­ser aux gré­vis­tes de s’ins­tal­ler dans le local syn­di­cal de Fer­nan­dez. Clai­re­ment, ils veu­lent pro­té­ger l’image de l’entre­prise. Avec Samba et Bou­lai, nous allons ren­con­trer la direc­tion, pen­dant que les autres vont rejoin­dre le local syn­di­cal.

Pen­dant la négo­cia­tion, la direc­tion, par der­rière, a appelé la police natio­nale. À la grande satis­fac­tion de la direc­tion, qui espé­rait peut-être que nous serions immé­dia­te­ment menot­tés, deux poli­ciers font irrup­tion dans la salle de réu­nion. Un poli­cier demande qui est le res­pon­sa­ble du mou­ve­ment ? Je me mani­feste. Ils me deman­dent pour­quoi nous mani­fes­tons sur la voix publi­que. Je réponds que nous ne mani­fes­tons pas sur la voix publi­que. Nous som­mes des tra­vailleurs sans-papiers du groupe G., en grève pour deman­der notre régu­la­ri­sa­tion. Très bien, répond-il, nous nous rever­rons bien­tôt !

La direc­tion nous demande la liste des gré­vis­tes. Nous leur com­mu­ni­quons 38 noms. La direc­tion con­tacte les boî­tes d’inté­rim con­cer­nées et les invite sur le site. Ils vin­rent le jour même. Le ton monta entre la direc­tion de G., les boî­tes d’inté­rim et nous. La direc­tion feint de décou­vrir que nous avions uti­lisé de mul­ti­ples iden­ti­tés : “nous avons été abu­sés par les boî­tes d’inté­rim”, dit le DRH d’une entre­prise de G.. Il menace de por­ter plainte con­tre nous pour usur­pa­tion d’iden­tité. Je répli­que que si nous avons pu chan­ger 2 ou 3 fois de noms au vu et au su des boî­tes d’inté­rim, des chefs de chan­tiers et des con­duc­teurs de tra­vaux, c’est que l’entre­prise du groupe G. était com­plice de ces usur­pa­tions d’iden­tité. Compte tenu de la soli­dité de mes argu­ments appuyés par des preu­ves, à ce jour, le groupe G. n’a jamais porté plainte con­tre nous pour usur­pa­tion d’iden­tité.

Les négo­cia­tions con­ti­nuent jus­que tard dans la soi­rée. Puis repren­nent le len­de­main et le sur­len­de­main, du matin au soir. La direc­tion fait l’his­to­ri­que des con­trats de cha­que sala­rié. Nous som­mes tous des inté­ri­mai­res. Elle pro­pose fina­le­ment en tenant compte de l’ancien­neté, 12 requa­li­fi­ca­tions en CDI, 12 CDD avec le groupe G., 7 autres CDD avec les boî­tes d’inté­rim. Sur les 38 cas, seuls ceux des 31 gré­vis­tes pré­sents sur le site sont donc étu­diés. Nous refu­sons les 19 CDD. Il fal­lut l’inter­ven­tion du PDG d’une des entre­pri­ses du groupe pour obte­nir 12 autres CDI. Pour les 7 res­tants, la situa­tion res­tait blo­quée. La ten­sion était mon­tée en flè­che à plu­sieurs repri­ses pen­dant les dis­cus­sions.

Régu­liè­re­ment, j’appe­lais Ber­trand pour le tenir au cou­rant de la situa­tion. “Ah, vous avez démarré ?”, fut sa pre­mière réac­tion. “C’est bien, je vous sou­tiens”. Il est venu après quel­ques jours d’occu­pa­tion et a assisté à cer­tai­nes négo­cia­tions. Mais une fois les 24 dos­siers cons­ti­tués, aucun syn­di­cat ou asso­cia­tion n’était pré­sent pour nous accom­pa­gner pour dépo­ser les dos­siers à la Pré­fec­ture de l’Essonne. C’est même le PDG qui les a dépo­sés, le 11 juillet.

Lors des négo­cia­tions, nous avons obtenu que les dos­siers soient dépo­sés col­lec­ti­ve­ment à la pré­fec­ture de l’Essonne, et non dis­per­sés selon nos lieux de rési­dence. Une fois les dos­siers dépo­sés, nous avons eu la visite du jour­nal Le Pari­sien pour m’inter­vie­wer. L’arti­cle qui parut fit bon­dir la direc­tion, qui exi­geait de nous la dis­cré­tion.

Le 14 juillet, nous avons eu la pre­mière visite de Jac­que­line, de Droit-Devant et vers le 16, la visite de Chan­tal, du syn­di­cat CGT pour les fiches de syn­thè­ses des dos­siers dépo­sés. Quel­ques jours plus tard, Chan­tal revient accom­pa­gnée d’un autre res­pon­sa­ble de l’UD-CGT. Ils nous deman­dent de lever l’occu­pa­tion du site pour que nos dos­siers soient trai­tés. Nous refu­sons et leur deman­dons d’obte­nir de la Pré­fec­ture une garan­tie écrite, seule con­di­tion pour que nous envi­sa­gions de repren­dre le tra­vail. Après notre refus, l’UD nous tourne le dos. Mais Ber­trand con­ti­nue à reve­nir nous voir de temps en temps.

Les con­di­tions de l’occu­pa­tion sont très dif­fi­ci­les : des car­tons trou­vés dans les pou­bel­les pour dor­mir, à 20 dans un local de moins de 20 mètres car­rés et les autres dans la cage d’esca­lier qui mène à la can­tine de l’entre­prise, devant les toi­let­tes, avec des cou­ver­tu­res qui ont déjà servi en 2006 aux tra­vailleurs sans-papiers de Buf­fallo Grill. Et pour man­ger, on cotise 5 euros cha­cun pour aller ache­ter la nour­ri­ture dans un foyer afri­cain à 20 km de là. Les repas arri­vés, on mange debout car nous n’avons qu’une seule table, qui nous sert aussi de bureau lors de nos réu­nions. Car nous tra­vaillons régu­liè­re­ment sur nos dos­siers. La can­tine de l’entre­prise est à quel­ques mètres de notre local. Les sala­riés du groupe nous voient man­ger, debout les uns con­tre les autres, et pas­sent sans nous saluer, y com­pris les délé­gués syn­di­caux du groupe. Il y avait des excep­tions. L’une d’elle est Fatima qui, dès les pre­miers jours et pen­dant toute la grève, vient nous ren­dre visite après sa jour­née de tra­vail. Ne pou­vant plus coti­ser cha­cun pour 5 euros tous les deux jours, ce qui avait cou­vert nos frais, nous com­men­çons, après deux mois, à orga­ni­ser des col­lec­tes. Les col­lec­tes sur le mar­ché avaient par­fois lieu sous la menace de la police qui nous deman­dait de quit­ter les lieux, car nous n’avions, soi-disant, pas le droit de dis­tri­buer des tracts ou de col­lec­ter de l’argent sans les syn­di­cats. Nous n’avions que peu de tracts car nous les tirions à nos frais. Nous avions pris con­tact avec les mana­gers des res­tau­rants des alen­tours (dont Mc Donald’s, KFC…) pour qu’ils nous don­nent leurs res­tes du soir en leur expli­quant que nous étions en grève, que la direc­tion misait sur l’épui­se­ment de nos res­sour­ces en argent et en nour­ri­ture, afin que nous quit­tions les lieux. Ils n’ont pas accepté.

À ce moment nous avons reçu le sou­tien de l’asso­cia­tion d’Anne, d’Evry, qui avait déjà aidé les sans-papiers gré­vis­tes d’une entre­prise de net­toyage urbain implan­tée dans cette ville.

Peu après, un autre sou­tien nous vint d’Alexan­dre, syn­di­qué CGT et mili­tant révo­lu­tion­naire. En uti­li­sant la repro­gra­phie de son entre­prise, il put nous tirer quel­ques mil­liers de tracts. J’ai repris le texte com­plet d’un tract que j’avais écrit aupa­ra­vant, mais que l’UD avait cen­suré, et imprimé après l’avoir trans­formé. Comme depuis deux mois nous diri­gions notre grève par nous-mêmes, il sug­géra que ces tracts soient signés “Comité de grève des sans-papiers du groupe G., site de Viry-Châ­tillon”. C’est ce que nous avons fait.

Après plus de deux mois de grève, les 7 dos­siers res­tants n’avaient tou­jours pas pu être dépo­sés, l’entre­prise du groupe con­cer­née refu­sant de rem­plir les deux CER­FAs, for­mu­lai­res indis­pen­sa­bles pour les for­ma­li­tés. La rai­son invo­quée par l’entre­prise était que cinq ne tota­li­saient pas une ancien­neté suf­fi­sante, et que les deux autres étaient des employés exté­rieurs. Une délé­ga­tion s’est ren­due à l’accueil de l’entre­prise pour recueillir des infor­ma­tions sur ces deux dos­siers, infor­mant qu’elle ne quit­te­rait pas ce bâti­ment avant d’avoir été reçue par la direc­tion. La direc­tion a choisi l’épreuve de force, deman­dant à des cadres de l’entre­prise de nous faire sor­tir manu mili­tari, en ayant eu soin que cette scène ait lieu devant un huis­sier con­vo­qué par ses soins. Nous résis­tons. Ils en vien­nent aux mains, coups de pieds, insul­tes. D’autres gré­vis­tes nous rejoi­gnent pour s’inter­po­ser. Un des deux sala­riés con­cer­nés est blessé à la main, les pom­piers l’éva­cuent vers l’hôpi­tal, où il reçoit 10 jours d’ITT (inca­pa­cité totale de tra­vail). La police inter­vient, nous demande de sor­tir après avoir écouté la ver­sion des cadres. Nous refu­sons, deman­dons de res­ter pour faire enten­dre notre ver­sion des faits, et pré­ci­ser que ce n’est pas à la police de déci­der de notre éva­cua­tion. Après le départ de la police, la direc­tion revient à la rai­son, et accepte de nous rece­voir.

La bles­sure du cama­rade nous a con­duit à por­ter plainte con­tre la direc­tion. Infor­mée, la direc­tion décide de faire les deux dos­siers et s’asso­cie à la négo­cia­tion avec l’autre entre­prise pour les 5 autres dos­siers, à con­di­tion que nous reti­rions la plainte. La presse locale s’empare de cet inci­dent, le rela­tant dans deux arti­cles. La situa­tion est enfin déblo­quée, les dos­siers de tous les gré­vis­tes sont main­te­nant dépo­sés en pré­fec­ture, après trois mois de grève !

Peu à peu, les régu­la­ri­sa­tions arri­vent. Une au bout d’un mois, puis 8 autres après deux mois. Une ving­taine en tout après 5 mois. Les con­vo­ca­tions à la Pré­fec­ture res­taient angois­san­tes, car on ne savait pas tou­jours à quoi s’atten­dre : s’agis­sait-il d’une régu­la­ri­sa­tion, ou d’une arres­ta­tion ?

Le silence des élus locaux

Dès les pre­miè­res semai­nes de l’occu­pa­tion, nous avons adressé un cour­rier aux élus de Viry-Châ­tillon pour une demande de sou­tien, finan­cier ou moral. Nous n’avons jamais eu de réponse. C’est pour­quoi nous nous som­mes dépla­cés à plu­sieurs repri­ses pour les ren­con­trer dans leur mai­rie.

En effet, dans cette lutte de sans-papiers, le pire est de res­ter iso­lés et invi­si­bles. C’est ce qui m’a poussé à con­ti­nuer à ten­dre la main à tous ces élus de l’Essonne. D’autant plus que nous avons tra­vaillé pour leurs vil­les. Dans nos cour­riers de demande de sou­tien adres­sés à ces élus, on fai­sait allu­sion à la pré­ca­rité de nos con­di­tions d’occu­pa­tion (on rap­pe­lait qu’on dor­mait sur des car­tons ramas­sés dans les pou­bel­les, sous les cages d’esca­lier sans chauf­fage, même par terre, sur des tables, des chai­ses…). Et tout cela sim­ple­ment parce que nous exi­gions notre régu­la­ri­sa­tion, pour vivre dans la léga­lité et le res­pect de nos droits en tant que tra­vailleurs, ce qui est une sim­ple exi­gence de jus­tice sociale.

N’oublions pas que le pre­mier sou­tien au sein d’une ville devrait être son maire. C’est ce qui nous moti­vait pour leur écrire, les appe­ler, nous dépla­cer jusqu’à leur mai­rie pour leur deman­der de venir sur le piquet de grève nous sou­te­nir. Ce sou­tien que nous cher­chions n’était pas for­cé­ment maté­riel, finan­cier ou ali­men­taire. Il était sur­tout moral. Mais nous l’avons cher­ché en vain ! Ces appels au secours étaient des cris dans le désert. Aucun coup de fil de la maire de Viry, pour pren­dre des infor­ma­tions, aucun élu ne vint spon­ta­né­ment sur le piquet.

Chan­tal, qui fai­sait par­tie de l’équipe de la Maire, nous ren­dit visite, mais à titre de repré­sen­tante de l’UD91, pour nous deman­der ensuite de lever l’occu­pa­tion, puis­que nos dos­siers étaient déjà dépo­sés en Pré­fec­ture ! Cer­tes nous avons reçu une aide ali­men­taire pen­dant 3 semai­nes, mais elle s’est inter­rom­pue sans que l’on sache pour­quoi.

Des élus de Viry, des deux ren­con­tres que nous avons eues avec la maire et son équipe, je ne peux gar­der que de mau­vais sou­ve­nirs. Madame la Maire tapait du poing sur la table en nous disant : “mais nous com­pre­nons votre situa­tion, elle est injuste. Mais ce pro­blème des sans-papiers est un pro­blème natio­nal. Nous ne pou­vons pas nous met­tre au-des­sus de la loi. Les sans-papiers, nous les avons sou­te­nus lors de l’occu­pa­tion du res­tau­rant B.G.”.

Non madame la maire, ce n’est pas un pro­blème natio­nal, mais inter­na­tio­nal. C’est la pré­ca­rité, la misère. Ces sont ces guer­res impé­ria­lis­tes, qui dévas­tent nos pays en pillant leurs riches­ses, qui nous font fuir. Et cette exploi­ta­tion que nous subis­sons ici, vous en con­nais­sez très bien la cause. Mais je ne sais si vous la com­bat­tez ou la sou­te­nez. Six mois de grève et d’occu­pa­tion dans des con­di­tions d’hygiène épou­van­ta­bles, avec par­fois des cama­ra­des qui tom­bent mala­des, avec seu­le­ment de l’aspi­rine pour les soi­gner. Ils disaient que cela leur suf­fi­sait. Mais je savais que c’était la fati­gue, le stress, le sen­ti­ment d’aban­don et d’injus­tice qui les frap­paient, alors qu’ils avaient accom­pli leurs devoirs : tra­vail, coti­sa­tions socia­les, impôts natio­naux… et locaux (taxe d’habi­ta­tion), Madame la Maire ! Ce dont les poli­ti­ques ne veu­lent pas par­ler. Et Madame la Maire nous disait qu’elle était au cou­rant de tou­tes nos dif­fi­cul­tés et même de l’inci­dent qui avait con­duit à la bles­sure d’un cama­rade éva­cué à l’hôpi­tal de Juvisy avec 10 jours d’ITT, l’inci­dent évo­qué par la presse locale. Elle nous disait être au cou­rant des inci­dents par les jour­naux, et sui­vre l’évo­lu­tion de la situa­tion par l’inter­mé­diaire de Chan­tal (que pour­tant nous ne voyions plus depuis des semai­nes).
Nous avons même été mieux accueillis dans une mai­rie de droite dont le maire a reconnu l’absur­dité de la situa­tion des sans-papiers, y com­pris dans sa com­mune.

Face au même silence des élus de Gri­gny, la ville voi­sine, nous som­mes allés leur ren­dre visite à deux repri­ses. L’accueil fut plus cha­leu­reux qu’à Viry : ils étaient gênés, mais nous écou­taient et ne nous cou­paient pas la parole. A l’issue de notre deuxième visite, nous avons eu des coups de fil et reçu 12 lits de camps. Ils se sont enga­gés à sou­te­nir les dos­siers res­tants.

Dans l’Essonne il existe un cen­tre de réten­tion. Élus de l’Essonne, allez-vous lais­ser ceux qui, comme nous, cons­trui­sent et entre­tien­nent vos vil­les y être enfer­més et expul­sés ? Un de ceux qui a par­ti­cipé à la cons­truc­tion du cen­tre de réten­tion du Mes­nil-Ame­lot y a été placé par la suite ! Quelle hor­reur ! Dans ces cen­tres pas­sent des mil­liers de tra­vailleurs, et même des enfants. Et nous qui n’y som­mes pas encore pla­cés ni expul­sés, nous vivons dans une pri­son à ciel ouvert. Vous hom­mes et fem­mes poli­ti­ques, avant de don­ner des leçons sur les Droits de l’Homme en Afri­que et ailleurs, com­men­cez à vous bat­tre pour les faire res­pec­ter chez vous. D’autant plus que la France est cen­sée être le pays des Droits de l’Homme.

Un comité de sou­tien : le loup dans la ber­ge­rie

Nous affron­tons l’hiver dans ces con­di­tions rudes, les cœurs ser­rés et gre­lot­tant de froid de jour comme de nuit, mais avec un seul mot d’ordre jusqu’à la vic­toire : notre unité. Quand sou­dain, les socio-démo­cra­tes ont cher­ché à infil­trer le comité de grève. Par socio-démo­cra­tes, j’entends ici les enne­mis poli­ti­ques des tra­vailleurs, dégui­sés en ami poli­ti­que, syn­di­cal, asso­cia­tif des tra­vailleurs.

Ils for­mè­rent sur le piquet un relais des diri­geants poli­ti­ques et syn­di­caux locaux qui n’avaient pas réussi à arrê­ter l’oura­gan. Sous la forme d’un Comité de Sou­tien, ils ont cher­ché à se sub­sti­tuer au comité de grève pour pren­dre la direc­tion du mou­ve­ment afin de l’étouf­fer. Ce comité de sou­tien for­ma­lisé le 1er novem­bre était leur outil de tra­vail. Ils se ser­vaient de notre lutte pour faire de la publi­cité à leurs orga­ni­sa­tions, se ser­vant de nous comme des hom­mes-sand­wich. Ils nous dis­sua­daient d’inter­pel­ler les élus de l’Essonne. Ces mani­fes­ta­tions seraient soi-disant con­tre pro­duc­ti­ves, comme disait Ber­trand et cer­tains mem­bres du comité de sou­tien. Au fond des cho­ses, ils sou­hai­taient que nous res­tions cloî­trés dans le silence.

Quand je leur expli­quai que le comité de grève reste au des­sus de tout, cela leur déplai­sait, même s’ils répon­daient déma­go­gi­que­ment “bien sûr” avec un sou­rire. Ce sont de très bons acteurs, je ne com­pre­nais pas au début pour­quoi Alexan­dre m’avait dit que j’intro­dui­sais le loup dans la ber­ge­rie.

Cama­ra­des, si de cette bro­chure vous rete­nez une chose, c’est j’espère, appren­dre à repé­rer ces adver­sai­res qui sont les pires, et à ne jamais lâcher la direc­tion de votre lutte. Vos cama­ra­des auront du mal à com­pren­dre pour­quoi vous oppo­sez à ces “cama­ra­des” si sym­pa­thi­ques ! Mais c’est votre devoir de lea­der de le faire, dans l’inté­rêt de vos cama­ra­des qui ne com­pren­dront pas for­cé­ment que vous appe­liez “ennemi invi­si­ble” celui qu’ils voient comme leur ami, leurs sau­veur. Que ceux qui veu­lent vous sou­te­nir se met­tent indi­vi­duel­le­ment aux ordres du comité de grève. Vous serez traité de dic­ta­teur, mais c’est le seul che­min qui vous per­met­tra de tenir la barre jusqu’à la vic­toire. Nous avons fini par dis­sou­dre ce comité de sou­tien. J’aurais du, dès le départ, m’oppo­ser à sa mise en place. Le bateau du comité de grève a tan­gué mais nous avons remis ces pira­tes dans leur petite cha­loupe, qui retourna sur­fer sur le web. Le com­plexe d’infé­rio­rité des tra­vailleurs sans-papiers doit dis­pa­raî­tre pour céder la place à leur unité. Pour ceux qui pen­sent que les tra­vailleurs sans-papiers sont des tra­vailleurs fra­gi­les, inca­pa­bles de gérer leurs lut­tes, nous avons été un con­tre-exem­ple.

Enfin la vic­toire

Après 6 mois de grè­ves, 30 sur 31 gré­vis­tes étaient régu­la­ri­sés.

”Je suis enfin un homme libre me dit, les lar­mes aux yeux, l’un d’entre eux. Après 8 années de clan­des­ti­nité, je pour­rai enfin aller voir ma femme et mes enfants au pays, rele­ver la tête et être fier de moi. Il était temps de mener cette lutte.”

Oui, mon cher cama­rade, mieux vaut tard que jamais. Mais sim­ple­ment si nous, la classe pau­vre, les misé­ra­bles de la société, les infé­rieurs, les humi­liés, les exploi­tés, nous les tra­vailleurs avec ou sans-papiers, si on pou­vait sim­ple­ment se ren­dre compte de notre puis­sance au sein de la société, on se serait servi depuis long­temps de ce pou­voir pour redres­ser tou­tes les bar­res.

Con­clu­sion

Nous qui avons fui nos pays res­pec­tifs assié­gés par les impé­rialo-capi­ta­lis­tes, dont les États sont en guerre pour leurs inté­rêts et pas pour ceux des peu­ples, nous nous som­mes retrou­vés dans un monde sans droit. Car quels sont les nôtres ?

Après avoir tra­versé la Médi­ter­ra­née au ris­que de nos vies, même si nous venons d’un pays en état de guerre, il n’est pas facile d’obte­nir en Europe le fameux sta­tut de réfu­gié. Un tel refus est-il accep­ta­ble ? Michel Rocard a dit que la France ne peut accueillir toute la misère du monde, sans poser la ques­tion de l’ori­gine de cette misère. Mais les poli­ti­ques comme lui con­nais­sent la cause de cette misère. C’est l’impé­ria­lisme qu’ils défen­dent.

Ils nous cla­quent les por­tes par-ci, par-là. On a même du mal à se faire soi­gner, à obte­nir les droits élé­men­tai­res. Mais aux aéro­ports, à l’Ély­sée, à Mati­gnon, ils dérou­lent le tapis rouge à nos diri­geants, pour des négo­cia­tions con­fi­den­tiel­les et sou­ter­rai­nes ! Que font-ils d’autre ensem­bles ? En tout cas ils ne par­lent pas des droits des sans-papiers expul­sés, des anciens com­bat­tants, pas des droits des tra­vailleurs qui vou­draient béné­fi­cier de leur retraite en ren­trant en Afri­que, pas non plus de faire la lumière sur le cas des sans-papiers qui lais­sent leur vie dans les cen­tres de réten­tion ou dans les bavu­res poli­ciè­res. Sinon Hor­te­feux ne se serait pas vanté de son score de per­son­nes expul­sées par la force, avec une fierté à rou­gir pour long­temps. Cette situa­tion est non seu­le­ment une réa­lité mais est deve­nue une bana­lité car la presse relate régu­liè­re­ment ces expul­sions, ces bavu­res, ces morts, les inci­dents dans les cen­tres de réten­tion.

À nos diri­geants afri­cains, nos bour­geois, leurs con­frè­res bour­geois du monde entier ne leur fer­me­ront jamais la porte. Ils vien­nent pas­ser leur visite médi­cale, leur bilan de santé à l’Hôpi­tal du Val-de-Grâce, et repar­tent en cati­mini comme si de rien n’était. Le len­de­main, on entend à la télé que tel ou tel pays occi­den­tal a fait une aide de 800 mil­lions au Mali pour l’aide au déve­lop­pe­ment. Et c’est ainsi qu’on essaye de nous voi­ler la face, par ces cadeaux empoi­son­nés.

Oui, mon cher com­pa­triote, nous avons entendu ce qu’un État occi­den­tal nous a offert. Alors, qu’avons-nous fait pour qu’il fasse ce cadeau ? Quelle déma­go­gie ! Car au fait, ou pas­sent nos matiè­res pre­miè­res (l’or, le pétrole, le bois, le fer, l’ura­nium, le cotran, la bauxite, etc…). Ces états avec des entre­pri­ses comme Bouy­gues, Total, nous pren­nent cent fois plus qu’ils ne nous don­nent, et ce n’est pas avec autant de publi­cité. Ce cadeau est aussi le prix du silence sur l’exploi­ta­tion de cette jeu­nesse, des sans-papiers expul­sés, sans droits.

Le déve­lop­pe­ment de l’Afri­que n’a pas sa source dans ces cadeaux empoi­son­nés. La jeu­nesse ne veut pas du pois­son, elle veut le droit de pêcher. C’est à nous, les tra­vailleurs afri­cains exploi­tés de redres­ser la barre. Com­bien nos asso­cia­tions de sans-papiers ont-elles cons­truit de rou­tes, de dis­pen­sai­res, d’éco­les, creusé de puits, fondé de coo­pé­ra­ti­ves d’aide ali­men­taire, investi pour l’irri­ga­tion, financé des sou­tiens sco­lai­res. Nous avons com­pris que l’aide la plus utile et la plus ren­ta­ble est celle qui vient de nous-mêmes, et pas des États impé­rialo-capi­ta­lis­tes ni du “codé­ve­lop­pe­ment”.

Nous, les tra­vailleurs, som­mes les vrais vec­teurs du déve­lop­pe­ment de nos pays. Nous appor­tons des pro­jets con­crets pour la popu­la­tion qui gémit tou­jours sous le poids des guer­res, de l’exploi­ta­tion, de la cor­rup­tion, de l’oubli. Nos aides sont lar­ge­ment supé­rieu­res à cel­les des cadeaux empoi­son­nés. Les riches­ses afri­cai­nes doi­vent appar­te­nir aux tra­vailleurs qui les pro­dui­sent.

Nous, les sans-papiers, ne nous fai­sons pas d’illu­sion, ce ne sont pas les appa­reils syn­di­caux qui éclai­re­ront notre his­toire. C’est à nous de la faire, de par­ler en notre nom. De ce que l’on a vécu, ce que l’on vit, de notre deve­nir. La bles­sure c’est la nôtre, l’humi­lia­tion c’est nous qui la vivons tous les jours. C’est nous qui avons perdu des cama­ra­des en tra­ver­sant la Médi­ter­ra­née, lais­sant der­rière nous toute une vie, toute une his­toire.

Non, ne man­quons pas ce ren­dez-vous. Cette his­toire, c’est nous qui devons la racon­ter. Cha­cun est son pro­pre his­to­rien, son pro­pre écri­vain. L’essen­tiel c’est cette his­toire authen­ti­que que nous racon­tons, ce qu’aucun his­to­rien ne peut faire sans nous. Pren­dre ce bâton de pèle­rin est un devoir, pour expli­quer, infor­mer, for­mer pour mieux pré­pa­rer les pro­chai­nes lut­tes. Bref, ensei­gner les con­di­tions de la libé­ra­tion de la classe ouvrière.

Tra­vailleurs de tous les pays, avec ou sans-papiers, à vos mar­ques, unis­sons-nous !

Pour nous con­tac­ter ou nous sou­te­nir, vous pou­vez vous ren­dre sur les sites de Matière et Révo­lu­tion ou du CRI-TSF, ou écrire à l’adresse : cri.tsf@­free.fr


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